D’ailleurs cela fait 3 jours tu ne t’es pas lavé, tu ne dormiras pas sous la même tente que moi ce soir….

Décembre 1998 : à Alfakoara au Bénin. Un total de 13 étudiants, nous constituons, si ma mémoire est fidèle, la 2e ou la 3e promotion du jeune département AGRN de la FSA crée il y a 2-3 ans auparavant sous l’ingénieuse idée d’enseignants tout aussi jeunes que talentueux, apparemment tous issus de la même cohorte, à voir l’ancienneté de leur diplôme de doctorat, en son temps vieux de 1 ou 3, à 4 ans maximum. Un détail tout aussi étonnant, ils ont fréquenté tous, ou presque, les mêmes écoles francophones belges : l’ULB, Gembloux, Liège. L’AGRN d’alors était une marque déposée belge, avec à son compte un représentant emblématique. L’immense grandeur de nos enseignants se trouvait dans leur simplicité infinie, les grades sont oubliés pour faire face aux prénoms respectifs à travers lesquels ils se désignaient même devant les apprenants que nous sommes. Il était fréquent d’entendre alors Brice, Nestor (RIP), Noël, Euloge, Philippe, j’en passe…. Qu’avons-nous fait de cet héritage ? sinon que le mythe du diplôme et grade est ancré dans nos habitudes présentes. En son temps, l’enseignant a été une source de motivation et d’inspiration pour son étudiant. On rêvait tous d’être forestiers quand notre enseignant d’écologie forestière arborait sa parure de terrain faite d’une culotte kaki et d’une chemise manches longues pliées à hauteur du coude, la tête coiffée d’un chapeau panama à corde, sa voix forte qui contraste avec sa petite taille nous faisait vivre l’ambiance des forêts denses de Pobè, de Niaouli, de Pahou, tout en nous familiarisant avec les noms exotiques mais alors complexes des pionniers de l’étude de végétation Africaine. Ma tête résonne encore des noms de grands chercheurs comme Aubreville, Schnell, Hutchinson…pour passer par la classification de Yagambi et définir les diamètres d’exploitabilité. Son collègue le plus proche s’en distinguait par un petit gilet kaki, muni de nombreuses poches de toute taille et sur tout le tronc, gilet plutôt légendaire, qui couvrait à peine son torse et laissait apparaitre la ceinture sur sa taille. Ah oui, en effet, notre enseignant d’écologie générale et conservation des ressources naturelles, c’est aussi un condensé de contrastes : Sa voix très fine pendant ses cours contraste avec sa grande taille, qui elle-même contraste avec sa petite Suzuki double portière, le toit fait de bâche en plastique, dans laquelle il ne pouvait entrer qu’en se pliant presque en deux. A l’origine, il devrait aimer les petites caisses doubles portières assez modeste, car j’ai encore en mémoire cette Toyota Prado double portière (griffée AGCD), qui était souvent utilisée comme proxi de la Suzuki. Notre enseignant d’Ecologie générale nous a introduit à la notion de biodiversité, d’environnement, d’écosystèmes, de faune sauvage, de parcours naturel et surtout, de phytosociologie avec cette fameuse méthode sigmatique de Braun-Blanquet 1932. Quant à l’enseignant spécialiste du gibier, son cerveau était un manoir d’idées fertiles, un entretien de 5 mn aurait suffi au bailleur pour financer n’importe lequel de ses projets, il nous invitait toujours à sortir des sentiers battus (j’ai été perfusé à ce slogan qui m’a permis de rester accroché aux champignons malgré toutes les tentatives et tentations diverses), tandis qu’au passage de la belle Prado griffée « PP-Chat », nous ambitionnions tous de faire les Pêches. Que me reste-t-il des « Régressions Linéaires au sens des Moindre Carrés » du Prof. Fonton ? Si ce ne sont des écart types résiduels avec des ddl assez modiques qui ne m’ont vraiment pas libéré de mon ignorance statistique, malgré le renforcement de Yovo, alors assistant au Centre de Calcul et de Biométrie Générale (CBIG). L’animalier Guyssap (Prof. Guy Mensah) ne cessait de nous conter comment il voyageait avec les aulacodes en Allemagne. Présentement, je continue par m’éduquer auprès de mes collègues sur comment retrouver les isohyètes, la ligne de partage des eaux sur les bassins versants, ou comment dimensionner un barrage hydro-agricole, dans cette confuse application de l’hydraulique pastorale. L’AGRN d’alors, une marque déposée belge, était sous le renforcement de grands experts belges des différents domaines : nous avions autopsié une expérimentation agricole avec Prof. Claustriaux, régressé de façon rectangulaire avec Prof. Palme, déterminé la longévité d’une sardine du lac Tanganyka avec Prof. Moreau, informé géographiquement les systèmes avec Dr. Lejeune, et « francolinisé » avec Prof. Libois. Notre formation d’alors était riche en excursions, celles-ci aussi nourries de débats tout aussi passionnants que riches en idées et théories, à la limite des disputes acerbes mais quand même courtoises entre nos enseignants, et ceci devant nous, les apprenants…, AAAAH ces disputes, si passionnantes, si saisissantes, se poursuivant même lors des soutenances, devant les parents, amis et invités des candidats. La science était démystifiée, l’expertise décentralisée. Les titres et grades sont dégonflés… Qu’avons-nous fait de cet héritage ? Notre passage à AGRN nous a formatté à la recherche de terrain, augmentant en nous le flair de la recherche de financement. De nos maîtres, nous avons appris la force d’une équipe, le secret de la coopération, et la notion même d’un laboratoire, qui reste avant tout une école de savoir et connaissances, de partage des connaissances scientifiques, de solidarité, de simplicité, de disponibilité et d’accessibilité, de la grandeur dans la petitesse et dans l’humilité, mais aussi de valeurs sociales et éducationnelles. Nous espérons pouvoir transmettre ces valeurs à nos étudiants.

Comme à l’accoutumé, l’excursion était instaurée au sein de chaque promotion AGRN, généralement en Décembre ou Janvier de chaque année. Elle devrait couvrir les trois grandes mentions : forêts, Faune et Chasse, Eaux et Pêches. La nôtre de la 23e promotion, organisée en Décembre 1998, devrait nous conduire par la Lama, ensuite Samiondji, Bassila, cantonnement de Parakou, Komiguea, et échouer à Alfakoara. A Alfakoara, on devrait observer les fameux éléphants qui avaient l’habitude de traverser la route. L’excitation était à son comble, pour les futurs forestiers d’alors. Ainsi donc arrivions-nous à Alfakoara autour du 17 Décembre.  Le lendemain, petite excursion dans les environs. A peine avions nous entamé l’excursion qu’une dispute de théories et d’idées scientifiques se déclencha entre nos deux illustres enseignants forestiers. Aspirants forestiers alors, et comme tout étudiant, on « adorait » être témoins quand ces deux baobabs se livraient à des disputes aussi passionnantes, c’était notre chou gras d’alors. Rien d’étonnant, c’était juste une dispute de plus, on était habitué à ces pseudo-bagarres entre les deux illustres enseignants, pseudo car rien à priori ne supportait vraiment leur différence d’idées, ne venaient t’ils pas tous deux de la même école, du fameux Laboratoire de Botanique Systématique et de Phytosociologie du Prof. Lejoly ? Quelles idées ou quelles théories pouvaient les opposer réellement ? Le débat portait sur les terminologies en rapport avec une forêt le long d’un cours d’eau. Forêt galerie ou forêt ripicole, il n’en demeurait pas moins à nos yeux qu’il y avait des arbres le long d’un cours d’eau, c’était suffisant pour nous novices en la matière, le reste n’était que disputes superflues entre les grands. Plus le temps passait, plus la dispute et les idées se référaient à la classification de Yangambi, et aux noms des illustres botanistes.  L’un proposa à l’autre de lire et relire tel ou tel ouvrage, malheureusement à un niveau l’autre proposa de revisiter les différences entre les deux terminologies et que les échanges vont se poursuivre ce soir avec usage de l’ouvrage oublié sous la tente. Alors l’un s’exclama dans une blague habituelle. « Ah oui, la tente, parlons-en d’ailleurs, Br…., depuis Bassila cela fait 3 jours tu ne t’ai pas lavé, tu ne dormiras pas avec moi ce soir sous cette tente », lança l’un à son collègue de façon amusante. Je lançai un regard accompagné d’un sourire à Akis, un ami aujourd’hui colonel des eaux et forêts. De Parakou, c’était la plume de votre serviteur Prof. NYS.

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